|
Cusset C.

Variations sur limage du chien dans lAlexandra de Lycophron

: . . 13. , 2009. . 389397.

.397

(, ).

, , , - . . , , . . ,   13 . (κύων, σκύλαξ). , , .


.389 Lune des caractéristiques principales du poème obscur de Lycophron, lAlexandra, réside dans le traitement particulier des noms propres, quils soient toponymes, théonymes ou anthroponymes: pour la majeure partie dentre eux en effet, les noms propres sont évités par le poètes et remplacés par des descriptions définies plus ou moins alambiquées ou des métaphores liées souvent à un épisode plus ou moins connu tirés de la vie de ces personnages ou lié aux lieux de laction1. Par voie de conséquence, labsence fréquente de noms propres explicites dans le texte de Lycophron, en tant que mode de désignation détaché de tout contexte, rend la dénomination dun personnage ou dun lieu labile et instable: les noms propres se modifient pour un même référent en fonction du contexte même de leur utilisation. Ces détournements onomastiques sont bien sûr loin dêtre sans intérêt pour le poète en ceci quils participent à la fois de la construction discontinue du sens et de la plasticité du signifiant poétique. Mais, pour le simple lecteur, ces détournements onomastiques sont des obstacles à lidentification des personnages et des lieux, obstacles plus ou moins difficiles à franchir puisquils relèvent de lénigme et doivent a priori revêtir un aspect ludique.

Un principe corollaire à cette instabilité de la dénomination est la polysémie introduite par la métaphore (surtout animale) qui est dans loeuvre de Lycophron lun des moyens les plus employés pour remplacer le nom propre. Dans la mesure où en effet une métaphore animale nest pas attachée à un référent individuel unique, il devient possible pour un signifiant métaphorique de renvoyer à plusieurs personnages qui peuvent partager des qualités identiques leur valant cette même désignation métaphorique. On peut pour mesurer les effets de cette pratique poétique prendre lexemple du chien qui est lun des animaux les plus cités du poème avec treize occurrences.

Pour commencer, on peut passer assez vite sur deux occurrences du terme κύων qui semblent ne pas être véritablement métaphoriques et qui ne semblent pas renvoyer à un nom propre (à moins que notre lecture du texte énigmatique ne soit ici défaillante); ce sont les deux occurences qui désignent le monstre marin envoyé par Poséidon pour châtier Laomédon et dévorer la jeune Hésionè. La première occurrence est cependant assez remarquable, car elle apparaît au tout début de la prophétie de Cassandre, dès la première phrase, dans une association avec un lion, lui métaphorique, qui représente Héraclès; cette association installe un certain trouble initial puisque les noms relevant du même registre animal ne sont pas tous à .390 comprendre de la même manière; le chien vient donc perturber la lecture que lon peut faire du lion (vers 3234)2:


καὶ πρόσθε μὲν πεύκῃσιν οὐλαμηφόροις
τριεσπέρου λέοντος, ὅν ποτε γνάθοις
Τρίτωνος ἠμάλαψε κάρχαρος κύων
.

Autrefois aussi par les pins porte-troupes
Du lion des trois soirs, quentre ses mâchoires, un jour,
Le chien aux crocs acérés de Tritôn élimina3.


Dun trimètre à lautre, le zoonyme métaphorique accompagné dune épithète obscure soppose au zoonyme propre qualifié par une épithète concrète; lemploi propre semble venir se substituer à lemploi métaphorique, à limage de lélimination évoquée par le texte poétique. Mais la mise en relation du propre et du métaphorique dans laction même accomplie par le chien de Triton instaure un trouble dans la lecture pour la délimitation précise des sphères de lhumain, de lanimal et du monstrueux: cela remet en question la mention finale de ce chien, qui pourrait bien être plus métaphorique quil nen a lair.

Si lon considère toutefois quil ny a pas de métaphore pseudonyme ici, on est un peu plus gêné, lorsque lon passe au registre intermédiaire (entre le monstre et lhumain) de la femme  registre intermédiaire justement parce que son premier spécimen participe lui-même à la fois de lhumain et du monstrueux. Il sagit deux autres occurrences qui servent à désigner Scylla, la fille de Phorcys, autre monstre marin, mi-animal mi-femme. La première occurrence est située aux vers 4446:


ὁ τὴν θαλάσσης Αὐσονίτιδος μυχοὺς
στενοὺς ὀπιπεύουσαν ἀγριαν κύνα
κτανὼν ὑπὲρ σπήλυγγος ἰχθυωμένην,
ταυροσφάγον λέαιναν
.

Lui, celle qui de la mer ausonienne scrutait
Les étroits tréfonds, la chienne sauvage
Qui pêchait du haut de sa grotte, il la tua,
La lionne égorgeuse de taureaux.


La différence entre cet exemple et le précédent est que le monstre en question a cette fois un nom bien connu qui est délibérément laissé de côté. Toutefois, il est possible que ce nom propre absent soit présent sous les mots selon une pratique anagrammatique assez commune dans le texte de Lycophron4. En effet la structure syntaxique emboîtante du passage laisse à penser quil y a une construction particulière de la matière poétique; il se .391 pourrait bien en effet que le nom de Scylla (ΣΚΥΛΛΑ), tout en étant absent, serve de mannequin à ce qui pourrait être un cryptogramme théronymique:


ὁ τὴν θαλάσσης Αὐσονίτιδος μυχοὺς
Στενοὺς ὀπιπεύουσαν ἀγρίαν ΚΎνα
Κτανὼν Ὑπὲρ σπήΛυγγος ἰχθυωμένην,
ταυροσφάγον ΛέαινΑν
.

Cest bien là en effet un mannequin parfait du cryptogramme et une résolution ordonnée de lanagrammatisation, même si elle a lieu en deux temps avec la répétition initiale (Σ-ΚΥ-ΚΥΛΛΑ). Aussi faut-il bien voir ici dans lutilisatin de κύων un cas de pseudonyme métaphorique, même si on nest pas très loin ici de la description définie étant donnée labondance des détails qui viennent préciser ce que fait cette chienne5. La présence du cryptogramme est bien la marque de cette valeur pseudonymique. Il est probable que la référence au chien ait été suggérée par la paronymie entre Scylla et σκύλαξ qui désigne souvent le jeune chiot6 et qui est peut-être dordre étymologique7.

Un second élément me semble devoir être ici retenu: cest lassociation de deux animaux pour parvenir à nommer et / ou décrire le personnage de Scylla, comme si le premier était insuffisant. De fait, du point de vue de lanagramme, le seul terme κύων est insuffisant (doù leffet de répétition). Linsuffisance tient aussi à la nature même du référent: il sagit dun personnage monstrueux, hybride8 qui ne peut donc se laisser, même métaphoriquement, enfermer dans un seul animal; il y a donc, par le biais de lapposition, une hybridation qui sopère entre la chienne et la lionne pour dire plus justement le personnage sans le nommer. Ce faisant, nous retombons de la métaphore pseudonyme dans la description définie, puisque la métaphore, normalement globalisante même si elle est insuffisante, ne suffit pas ici à dire Scylla; il y a une sorte dinteraction neutralisante entre lanagrammatisation et la métaphore pseudonyme. Dailleurs, on remarque que lon pourrait supprimer le terme κύνα du schéma anagrammatique et que le cryptogramme pourrait néanmoins être restitué.

La situation est un peu différente avec la seconde occurrence (vers 668669):


ποία Χάρυβδις οὐχὶ δαίσεται νεκρῶν;
ποία δ᾿ Ἐρινύς, μιξοπάρθενος κύων.

Quelle Charybde ne festoyera pas sur leurs cadavres?
Quelle Erinye, chienne mêlée de nymphe?.


.392 Dans ce passage, une opposition se met demblée en place: onymat / pseudonymat. En effet Charybde est nommée par son nom propre, comme elle le sera à nouveau au vers 743. Scylla, qui lui est toujours associée, ne subit pas le même sort: au contraire, deux équivalences successives sont ici proposées; la première est un pseudonyme théonymique, Ἐρινύς, servant souvent à désigner toute sorte de divinité infernale autre que lErinye elle-même9. Mais ce premier substitut est imparfait: car il est paradoxalement imprécis et source de confusion trop grande dans son association même à Charybde. Il ne sagit pas en effet de former un nouveau couple (au risque de tomber de Charybde en Erinye), mais bien de renvoyer à Scylla; la solution proposée par Lycophron est ici lapposition dun second pseudonyme, métaphorique et relevant du monde animal, qui renvoie à la première mention de Scylla dans le texte (cf. supra) et donne véritablement la clé du premier pseudonyme; ladjectif μιξοπάρθενος qui accompagne ici le terme κύων est bien venu pour désigner le caractère hybride du personnage (ainsi que celui de sa désignation); ce terme redouble, et complète de manière opposée, une précédente qualification donnée au vers 650 de la même Scylla: μιξόθηρ. Il faut vraiment aller chercher aux quatre coins du texte les éléments qui permettent de reconstituer le personnage référent ainsi que son nom.

Cet exemple est donc tout à fait révélateur du fonctionnement de la métaphore pseudonymique dans le texte de Lycophron: ce phénomène de substitution des noms propres oblige le lecteur à une lecture active et manipulatrice du texte; le texte éclaire le texte et il faut une circulation constante pour rétablir les noms sous les mots.

Deux autres personnages (vraiment) féminins sont nommés par la métaphore du κύων. Le premier est, bien sûr, Hélène (vers 8687)10:


Λεύσσω θέοντα γρυνὸν ἐπτερωμένον
τρήρωνος εἰς ἅρπαγμα, Πεφναίας κυνός
.

Je vois courir un brandon ailé
Vers le rapt de la ramière, de la chienne de pephnaïenne.


La même désignation est reprise aux vers 850851:


Καὶ πάντα τλήσεθ᾿ εἵνεκ᾿ Αἰγύας κυνὸς
τῆς θηλύπαιδος καὶ τριάνορος κόρης
.

Et tout cela, il le supportera pour la chienne aïgyenne
Pour la fille trigame aux enfants femelles.


Deux remarques doivent être faites à propos de la première occurrence: tout dabord, comme dans le cas de Scylla, une double métaphore, mettant en œuvre une hybridation métaphorique, essaie de dire quelque chose dindicible du personnage référent dont le nom reste caché; ces redoublements métaphoriques peuvent laisser entendre que, malgré tout, le nom propre a peut-être du bon dans léconomie de la langue. Mais .393 cest aussi indiquer que le personnage ne peut se réduire justement à un simple nom; la métaphore, dans son approximation poétique, pourrait suffire pour nommer, même de manière globalisante et imparfaite, le personnage; mais ce personnage est présenté dans un contexte; il nest pas quun nom que lon peut introduire en toute facilité dans un récit; il a une épaisseur que la métaphore redoublée tente, peut-être imparfaitement, de rendre, là où le nom propre resterait purement conventionnel.

Hélène est donc ici à la fois colombe et chienne: les deux noms se font échos aux deux extrémités du vers. Lassociation des deux animaux appelle une seconde remarque: si la colombe connote aisément la féminité dans ce quelle a de fragile et de vulnérable (notamment lorsquelle est présentée comme une proie), ainsi que la pureté de la blancheur, il semble a priori que la chienne invite à de tout autres conclusions; on sait en effet quel usage péjoratif est fait de lanimal depuis Homère11; toutefois, il faut garder ici une certaine prudence, car cette chienne est qualifiée de Péphnaïenne, cest-à-dire originaire dune localité de Laconie, Péphnos. Or les chiennes de Laconie avaient une excellente réputation, comme le rappellent divers auteurs12. Mais il faut peut-être aussi revoir en sens inverse les connotations attachées à la colombe qui semble bien aussi pouvoir évoquer une prostituée et donc être autant péjorative que la chienne13.

Mais lambiguïté est levée par la seconde occurrence: certes Hélène y est qualifiée de chienne dAigys du nom dune autre cité de Laconie, mais lapposition du vers suivant ote tout doute quant à la valeur péjorative de la métaphore animale: celle qui multiplie les époux ne peut pas être autre chose quune fille de mauvaise vie14!

Il ny a pas cependant que les femmes qui soient désignées par le terme κύων dans le poème de Lycophron. Les hommes peuvent lêtre également, mais, curieusement, cest toujours ici au pluriel. Dans un premier cas, ce pluriel ne représente que deux personnes (vers 439441):



.394
Δοιοὶ δὲ ῥείθρον Πυράμου πρὸς ἐκβολαῖς
αὐτοκτόνοις σφαγαῖσι Δηραίνου κύνες
δμηθέντες
Deux chiens de Déraïnos, vers lembouchure
Des courants du Pyrame, domptés
En égorgements réciproques, darderont leur ultime cri.

Il sagit ici de deux prophètes ou devins appelés chiens de Dèraïnos, cest-à-dire dApollon, nommé daprès un lieu de culte situé près dAbdère en Thrace, soit parce quils étaient les interprètes fidèles du dieu, comme un bon chien qui suit son maître, soit à cause de leur querelle fratricide, qui nest pas sans rappeler celle dEtéocle et Polynice. Il sagit des deux fils de Mantô15, Mopsos et Amphilochos: en principe, seul le premier est fils dApollon; le second est fils dAlcméon. Lassociation de deux noms propres dans un pluriel collectif est fatale au nom propre ainsi quà lidentité, à la vie propre des personnages.

Les autres exemples où des hommes sont impliqués et désignés métaphoriquement comme κύνες, sont collectifs. Il sagit soit des Achéens (vers 581 et 1266), soit des Phéniciens (vers 1291). Ces occurrences nous entraîneraient trop loin pour notre propos. Mais il reste encore deux cas assez surprenants, où la métaphore animale pseudonyme sert non plus de substitut anthroponymique, mais météorologique et toponymique. Il sagit tout dabord dun vent de Thrace (vers 924926):


οὓς τῆλε Θερμύδρου τε Καρπάθου τ᾿ ὀρῶν
πλάνητας αἴθων θρασκίας πέμψει κύων,
ξένην ἐποικήσοντας ὀθνείαν χθόνα
.

(les chefs rhodiens)
que, loin de Thermydron et des monts de Carpathos,
Lardent chien Thraskias enverra coloniser,
Errants, un lointain pays étranger.


On voit aussitôt la différence de traitement entre les personnages précédents et le présent phénomène météorologique: dans ce dernier cas, limage animale ne vient pas se substituer au nom propre qui est donné et indique en même temps une origine géographique16. Il me semble que la raison de cette différence est le recours à un phénomène de personnification du vent, décrit comme un guerrier17 à la description duquel est empruntée la désignation αἴθων κύων qui neutralise finalement la substitution pseudonymique.

Le second exemple concerne un fleuve pour lequel il ny a plus de métaphore, mais une métamorphose en chien (vers 961962):


῟Ων δὴ μίαν Κριμισός, ἰνδαλθεὶς κυνί,
ἔζευξε λέκτροις ποταμός
.

Oui, elles dont sous la ressemblance dun chien, Krimissos,
Le fleuve, soumit lune en ses couches.


.395 Dans cet exemple, on constate que Lycophron refuse explicitement de recourir à la métaphore qui était pourtant possible. Le participe ἰνδαλθεὶς renvoie limage du chien à elle-même, et lanalogie animale na plus quune valeur de transformation dapparence, sans engager aucunement une dénomination.

Ces deux derniers exemples où le pseudonyme métaphorique est laissé délibérément de côté mettent en question le statut du nom propre: un toponyme a-t-il vraiment le même statut quun anthroponyme? Car, pourquoi le jeu pseudonymique nest-il possible quavec les noms de personne? Est-ce lié au fait que seules les personnes sont susceptibles de se modifier et de nêtre plus adéquates au nom quelles portent, par opposition à une (plus grande) permanence des lieux?

Pour en finir avec le chien, il faut prendre en compte le terme σκύλαξ18 qui concurrence κύων notamment pour les désignations métaphoriques de personnages masculins. La première occurrence concerne néanmoins encore une femme (vers 314315):


Οἴμοι δυσαίων, καὶ διπλᾶς ἀηδόνας
καὶ σὸν, τάλαινα, πότμον αἰάζω, σκύλαξ
.

Oh, malheur de ma vie! sur deux rossignols
Et sur ton sort je me lamente, pauvre chienne.


On retrouve dans cet exemple un phénomène de métamorphose qui débouche, contrairement à lexemple du fleuve précédent, sur une métaphore pseudonyme. Il sagit en effet dHécube qui fut lapidée pour avoir aveuglé le roi thrace Polymnestor, puis fut métamorphosée en chienne; cet épisode de métamorphose nest pas absent du texte de Lycophron, mais il est rapporté plus loin (vers 334: Μαίρας ὅταν φαιουρὸν αλλάξῃς δομήν) moyennant le nom propre de la chienne dErigoné, Maira. Ici, par anticipation, cest bien la métaphore pseudonyme qui est employée et qui ne sera justifiée donc que par la suite du texte. La triple apostrophe a ici une valeur programmative et proleptique: Cassandre commence par lancer une lamentation sur ses deux soeurs, Laodicè et Polyxène, ainsi que sur sa mère, avant dévoquer le sort qui leur sera réservé. Ce rapport entre pseudonyme métaphorique et histoire personnelle laisse entendre que tout nom a la valeur dun récit, dun micro-récit selon le terme de C. Calame19: ici ce nest pas la métamorphose en chienne qui est un malheureux destin, mais ce qui précède et que désigne sans entrer dans les détails le simple terme πότμον. On remarque que les deux désignations métaphoriques (le rossignol et la chienne) se font écho à la clausule du vers de ce distique: curieuse famille que celle où une chienne donne naissance à des rossignols, tandis que Cassandre se présentera pour finir comme une hirondelle (vers 1460)20.

Le terme σκύλαξ est dailleurs employé dans un vers qui a une forte puissance musicale et la multiplication des diphtongues produit une plainte .396 tout au long du trimètre, plainte qui trouve sa conclusion dans lapostrophe finale.

Le dernier exemple concerne un homme, qui est en lien direct avec le fleuve Krimissos que nous avons déjà rencontré plus haut à propos de la métamorphose en chien. Le passage ici fait immédiatement suite à celui cité plus haut (vers 962964):


ἡ δὲ δαίμονι
τῷ θηρομίκτῳ σκύλακα γενναῖον τεκνοῖ,
τρισσῶν συνοικιστῆρα καὶ κτίστην τόπων
.

elle, pour ce génie
Mêlé de bête, enfante dun chiot bien-né,
Colonisateur et fondateur de trois lieux.


Ce fils désigné par la métaphore du chien est Egeste, le fondateur de la ville de Ségeste en Sicile. Le refus de la métaphore pseudonyme pour le père fluvial sopère donc à la génération suivante pour son fils: Lycophron joue ici habilement du sens secondaire fréquent du terme σκύλαξ qui peut désigner aussi un enfant, mais il est normal que le père métamorphosé en chien donne naissance à un chiot. Il est assez probable que la micro-biographie que donne lapposition du vers 964 (συνοικιστῆρα καὶ κτίστην), avec linsistance sur le groupe στη, serve à compléter lanagrammatisation du nom dEgeste dans ces vers; le nom féminin de la mère dEgeste, apparaît à lincipit du vers 968 pour donner de lécho au nom qui nest ici que suggéré21.

Limage du chien permet donc davoir une vision assez complète de la manière dont Lycophron se sert des animaux dans son poème pour soutenir lambiguïté et la richesse du discours poétique. Si certaines occurrences continuent de renvoyer au référent animal, le plus souvent, sans aucune distinction particulière, le zoonyme a une valeur métaphorique qui lui vaut dêtre le substitut dun nom propre, le plus souvent dun anthroponyme: cest alors le contexte, en grande partie elliptique, qui permet de justifier la métaphore pseudonyme. Cette pratique liant la désignation à un contexte soppose à la désignation rigide du nom propre détachée de tout contexte et exempte de toute variation temporelle. Au contraire, la métaphore animale nest jamais arrêtée ni particularisée; elle est toujours susceptible dêtre appliquée à tel ou tel individu. Le chien, fidèle ami de lhomme comme on sait, se caractérise aussi spécialement par son aptitude à changer de maître onomastique en toute occasion.


  • 1Sur ces questions de détournement du nom propre, cf. C. Cusset, Le bestiaire de Lycophron: entre chien et loup, Anthropozoologica, 3334, 2001, p. 6172; id., Dit et non-dit dans lAlexandra de Lycophron, in M. A. Harder, R. F. Regtuit, G. C. Wakker (ed.), Beyond the Canon, (Hellenistica Groningana, 11) LouvainParis, 2006, p. 4360; id., Le détournement des noms propres chez Lycophron, Lalies 27, 2007 (à paraître); E. Sistakou, Breaking the name codes in Lycophrons Alexandra in C. Cusset et E. Prioux (ed.), Lycophron: éclats dobscurité, Saint-Etienne (à paraître).
  • 2Nous laissons ici de côté la seconde occurrence au vers 471 qui napporte rien dautre que lépithète γλαῦκος renvoyant le chien au monde marin: dune certaine manière, cest pourtant indiquer que le terme κύων ne désigne pas un chien au sens habituel du terme.
  • 3Les traductions sont de C. Chauvin.
  • 4Cf. les recherches que jai menées à ce sujet dans Le bestiaire de Lycophron: entre chien et loup, Anthropozoologica, 3334, 2001, p. 6172 et les propos théoriques sur les anagrammes dans J. Starobinski, Les mots sous les mots. Les anagrammes de Ferdinand de Saussure, Paris, 1971 et F. Bader, Anagrammes et allitérations, Paris-Louvain, 1993.
  • 5On remarque que ces différents qualificatifs (adjectifs et partipices: ὀπιπεύουσαν, ἀγρίαν, ἰχθυωμένην, ταυροσφάγον) restent extérieurs à la résolution de lanagramme.
  • 6Voir les exemples ci-après de ce mot chez Lycophron.
  • 7Ce lien a été proposé dès lAntiquité et se trouve assez explicitement chez Homère (Odyssée, 12, 85 sqq.): voir C. Calame, Le récit en Grèce ancienne, Paris, 2000 (2e ed.), p. 243. Ce lien étymologique nest pas remis en cause par P. Chantraine (DELG, 1999, s. v. σκύλαξ), qui ne donne néanmoins pas de justification de cette étymologie. On pourrait établir aussi un rapprochement avec le verbe σκύλλω déchirer.
  • 8Voir la seconde occurrence ci-après et le composé μιξόθηρος qui désigne Scylla au vers 650.
  • 9Cest par exemple le cas pour la Sphinge dans les Phéniciennes dEuripide, vers 10181029 (passage auquel Lycophron semble emprunter quelques éléments ici). Cf. A. Hurst, G. Paduano, M. Fusillo, Licofrone. Alessandra, Milan, 1991, p. 234.
  • 10Voir déjà sur ce passage C. Cusset, art. cit., 2001, p. 69.
  • 11Cf. Iliade 3, 180; 6, 344, 356 etc. Voir A. Schnapp-Gourbeillon, Lions, héros, masques. Les représentations de lanimal chez Homère, Paris, 1981, p. 161169.
  • 12Cette remarque est empruntée à G. Lambin, LAlexandra de Lycophron, Rennes, 2005, p. 51, n. 39, qui cite, Pindare, fr. 106 SM, Sophocle Ajax, 78, Aristote, Histoire des Animaux, 608a 2728, Callimaque Hymne à Artémis, 9397.
  • 13Cf. V. Gigante Lanzara, Licofrone. Alessandra, Milan, 2000, note au vers 131, p. 210, qui souligne bien le caractère ambigu de cette métaphore.
  • 14Cest dailleurs la même caractéristique de linfidélité qui fait traiter un second personnage féminin de chienne. Il sagit dAigaleia, lépouse adultère de Diomède (vers 610613):


    Τροιζηνίας δὲ τραῦμα φοιτάδος πλάνης
    ἔσται κακῶν τε πημάτων παραίτιον,
    ὅταν θρασεῖα θουρὰς οἰστρήσῃ κύων
    πρὸς λέκτρα
    .

    La blessure de la Trézénienne sera dune errance égarée
    Et de pénibles maux, pour une part, la cause,
    Quand une impudente coureuse se piquera, la chienne,
    De coucheries.


    A lévidence il y a dans ce passage un travail sur lassonance du groupe tr / qr avec constitution dun inventaire phonologique important. La raison de ce travail poétique napparaît pas encore. Y a-t-il une évocation de la ville de Troie où Diomède avait osé frapper la déesse pendant une bataille (cf. Iliade, 5, 534340)? Il ne semble pas y avoir de rapport avec le nom de Diomède, ni avec celui de sa femme. Sur la tradition concernant la femme de Diomède, voir A. Hurst, G. Paduano, M. Fusillo, op. cit., p. 226.

  • 15Mantô est la fille de Tirésias.
  • 16Cest donc une sorte de toponyme météorologique (ou un météoronyme fondé sur le lieu).
  • 17Cf. V. Gigante Lanzara, op. cit., p. 357.
  • 18Cest en effet pour désigner le jeune chien que ce terme est en général employé, notamment chez Homère: Odyssée, 9, 289; 12, 86 etc.
  • 19C. Calame, op. cit., p. 243.
  • 20Voir les exemples dhybridation supra.
  • 21Le dernier exemple du terme σκύλαξ est plus problématique (vers. 991992):


    ὅταν θανὼν λῃταρχος ἱερείας σκύλαξ
    πρῶτος κελαινῷ βωμὸν αἱμάζῃ βρότῳ
    .

    En effet lidentification du personnage nest pas certaine; il pourrait sagir du fils enfanté par Cassandre à la suite de son viol par Ajax. Assurément le terme σκύλαξ a bien ici la valeur dune métaphore pseudonyme, mais le nom échappe.

  • 1303320677 1291165691 1263488756 1306314888 1306445357 1306447062

    , .